Dans cette rubrique, figurent quelques-uns des articles parus dans différents bulletins trimestriels de l'Arche aux Plantes.

 

 


 

LE TAMIER ou HERBE AUX FEMMES BATTUES

 (Dioscorea communis)

 

Annick Lamézec, texte et photos

 

                                                                        Bull 123  Juillet 2020

 

Vous connaissez  tous certainement cette grimpante vigoureuse que certains apparentent à tort au liseron.

 

Si les violences faites aux femmes ont été bien mises en lumière ces dernières années (et tout particulièrement pendant le confinement), le phénomène est hélas aussi vieux que le monde. La plante aidait-elle à guérir les ecchymoses ? On verra plus loin si elle mérite son nom vernaculaire.

 

Description

 

Le tamier (Tamus communis ou Dioscorea communis) est une plante vivace de la famille des ignames, les Dioscoréacées. Elle pousse dans les talus, les bois et leurs lisières et préfère la mi-ombre. On peut la trouver sous le nom de Racine-vierge, Vigne noire, Raisin du diable, Sceau-de-la-Vierge, Sceau-de-Notre Dame… On la trouve en Europe, en Asie et en Afrique du nord.

 

Cette liane n'a pas de vrilles et cependant elle peut monter à 3 ou 4 mètres car elle est volubile. Elle a la particularité de tourner autour de son support dans le sens des aiguilles d'une montre.

 

 

Les feuilles sont pétiolées, alternes, en forme de cœur. La plante est dioïque : certains pieds portent des fleurs mâles, d'autres des fleurs femelles. Les petites fleurs verdâtres apparaissent en grappes au printemps : longues grappes pour les fleurs mâles (périanthe à 6 pièces et 6 étamines), grappes plus courtes et plus serrées pour les fleurs femelles (ovaire à trois loges surmonté de 3 styles soudés en tube).

 

photo Julien Geslin CBN

Fleur femelle

 

 

Les fruits, comme des grains de raisin, sont d'abord de petites baies vertes qui, en mûrissant, deviennent d'un rouge brillant en fin d'été. On les découvre souvent à cette période. Elles restent sur le plant bien après que les feuilles aient fané.

 

                                                                                       photo Jean Le Bail CBN

 

La racine est un rhizome qui grossit d'année en année et s'enfonce de plus en plus profondément dans le sol. Plusieurs tiges peuvent sortir de ce rhizome au printemps.

 

Reproduction

Les baies sont partagées en 3 loges contenant chacune 2 graines. A maturité, elles finissent par tomber au sol et les graines donnent naissance à de petits plants. On voit d'abord apparaître une seule feuille en forme de cœur au ras du sol. Les bulbes à ce stade sont très petits et il est possible de les retirer, à l'aide d'une fourchette par exemple, si vous ne voulez pas abriter le tamier dans votre jardin.

 

 

Ils vont ensuite s'allonger et grossir en s'enfonçant de plus en plus profondément. Il devient alors malaisé de les retirer sans les casser : un petit morceau de racine laissé en terre produira des tiges l'année suivante. Lorsque le tamier est bien implanté dans des endroits difficiles, au pied des buissons par exemple ou au bas des grillages, seules les parties aériennes peuvent être éliminées, la racine étant trop grosse et trop profonde.

 

Propriétés

 

Dans les départements de l'Aveyron, du Tarn, du Lot, les jeunes pousses du tamier appelées "respounchous" sont consommées comme des asperges. Il faut les blanchir à l'eau bouillante avec du vinaigre pour faire disparaître leur amertume. Ces jeunes pousses dégustées en salade constituent un mets apprécié.

 

 

Le reste de la plante est toxique. L'ingestion de ses baies comme du tubercule peut provoquer de graves troubles digestifs, vomissements, coliques, troubles cardiaques et respiratoires. La racine est "rubéfiante et vésicante" : elle contient des cristaux d'oxalate de calcium en aiguilles, capables de produire des dermatites sur l'épiderme (rougeurs et ampoules).

 

Elle était pourtant utilisée comme onguent  pour les rhumatismes. On la trouvait à Rennes sur les marchés lorsque j'étais enfant. Le vendeur raclait à l'aide d'un couteau la pulpe d'un rhizome coupé et recommandait de l'appliquer en cataplasme sur les endroits douloureux. Plus cette pulpe brûlait la peau, plus elle était censée être efficace. Elle était également réputée pour les tendinites.

 

Très jeunes racines                                       Racines prêtes à l'emploi

 

En fait la racine doit plutôt être cuite et subir une préparation pour être efficace. Des études ont confirmé les vertus anti-inflammatoires et analgésiques de l’extrait alcoolique de tamier mais la plante est classée sur la liste B des "plantes médicinales utilisées traditionnellement en l'état ou sous forme de préparation dont les effets indésirables potentiels sont supérieurs au bénéfice thérapeutique attendu" (liste publiée au chapitre IV.7.B de la Pharmacopée française mentionnée à l'article D.4211-12 du code de la santé publique).

 

Sur le net et dans les foires bio, on trouve toujours des gels et des onguents décontractants à base de tamier. En pharmacie on peut se procurer de la teinture mère de tamier ou des granules de Tamus communis

 

 

Et les femmes battues dans tout cela ?

 

Etant donné l'action vésicante du tamier qui produit des irritations de la peau et des dermatites, certains pensent que la racine était utilisée par les mendiantes pour simuler des sévices et s'attirer la compassion (toujours la supposée roublardise féminine…).

 

D'autres ne jugent pas plausible que cette racine irritante ait été employée pour faire disparaître bleus et ecchymoses. C'est pourtant le cas. Dans l'usage externe, la racine, cuite et appliquée en cataplasme, est un anti-ecchymotique efficace, résolvant rapidement contusions et meurtrissures à condition qu'il n'y ait pas de plaie.

 

 

Il reste à espérer qu'à l'avenir ce nom usuel d'herbe aux femmes battues soit seulement évocateur des honteuses pratiques d'un autre temps.

 

 

En résumé une plante, avec ses dangers et ses vertus, qu'il vaut mieux éviter d'abriter dans son jardin.